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Entretien avec Stéphane Ferrand

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01092012

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Entretien avec Stéphane Ferrand




Manga-News: Pour la rentrée, le shojo revient en force chez Glénat avec une toute nouvelle auteure encore méconnue en France : Ayuko, dont vous publiez simultanément deux one-shot accompagnant le lancement de la série The Early and the Fair. Qu'est-ce qui vous a touché dans le style de cette mangaka, et pourquoi croyez-vous autant en elle ?
Stéphane Ferrand: D’une manière générale j’essaie de trouver des shojos qui soient différents les uns des autres, afin d’ouvrir l’éventail de ce que ce genre peut proposer. Mei’s butler n’a ainsi rien à voir avec Honey X Honey, pas plus qu’avec Kilari ou Library wars… le travail d’Ayuko me semble rentrer dans cette logique, avec cette pointe de fantastique dans les scénario, comme une couleur pastel à peine esquissée en toile de fond, le traitement shojo prédominant néanmoins, j’y retrouve une recette un peu à la Moto Hagio, surtout dans ses histoires courtes. Enfin, fort de ce constat, je n’ai plus eu qu’à me laisser porter (littéralement) par le trait de cette auteure, qui m’a enchanté. Il y a dans son dessin une maturité singulière dans un refus de la facilité sans donner pour autant dans la surenchère technique. Ses cadrages sont branchés en ligne directe avec les sentiments des protagonistes, plus on rentre dans l’intimité du personnage, plus le trait devient éthéré, disparaissant presque. Ses personnages sont vrais, crédibles, ses histoires sont courtes, et intelligentes. Efficace et beau. Je suis très content de présenter ses premiers travaux, qui augurent une fort belle carrière à venir.



Parlons un peu de Neon Genesis Evangelion... Novembre marquera le grand retour d'Evangelion avec la parution simultanée des volumes 12 et 13, ce dernier sortant de manière mondiale. Quelles sont les raisons expliquant un tel délai pour le douzième volume ? Comment appréhendez-vous ce rendez-vous mondial, y a-t-il des contraintes particulières survenues pour ce genre d'évènements ?
Les raisons expliquant le délai de parution du volume 12 relèvent d’éléments contractuels, or comme vous le savez les éléments d’un contrat sont tenus par des articles de confidentialité, quelle que soit mon envie de communiquer sur le sujet. La parution mondiale dans le même temps du volume 13 est assez complexe à gérer, notamment en raison du fait que là aussi un contrat spécifique de confidentialité (avec une amende assez salée en cas de non respect) a du être signé, et nous avons du bloquer toutes les infos que nous recevions, ainsi que la moindre image concernant ce tome. A l’heure de la sur-médiatisation, c’était un peu tendu… sinon, tout se fait en rythme direct, ce qui n’est pas simple. Nous n’aurons ainsi la couverture finale que quelques jours avant le départ en impression.


Ce genre de sortie simultanée dans plusieurs pays à tendance à se multiplier. Aimeriez-vous multiplier ce type de rendez-vous éditoriaux, notamment pour les titres les plus attendus à parution lente (Berserk par exemple) ? Est-ce difficile à mettre en place ?
Nous pouvons répondre à ce genre de demandes. Nous avons l’expertise pour être pertinent dans ce genre d’exercice, nous avons donc accédé à la demande de l’éditeur japonais. Ceci dit j’ai du mal à comprendre l’engouement pour ce procédé marketing. S’agissant d’un album, ou d’un film, il peut servir en effet à créer une caisse de résonance plus grande, mais en manga, la complexité réside dans le fait de devoir vendre une série, et non un tome. Donc à moins de faire un lancement mondial pour chaque volume, cela m’apparait plus comme un « effet de manche marketing » impactant sur le volume en question, mais loin d’être efficace ou suffisant pour une série entière. Ensuite, le lancement mondial ne m’apparait pas comme une fin en soi si l’on considère l’achat impulsif. Je préfère de loin avoir une bonne histoire, ce qui amène plus le lecteur à sauter le pas. En résumé, on n’achète pas un manga parce qu’il y a un lancement mondial.


Les dernières années marquent également chez certains éditeurs un retour vers les séries des années 1980, avec par exemple cette année les retours de Wingman chez Tonkam et de Sailor Moon chez Pika. Avez-vous déjà des idées en tête pour perpétrer cette tendance, que vous avez entamé notamment avec Captain Tsubasa ? Pourquoi un tel engouement pour la "nostalgie" ?
C’est une manière aussi de marquer les générations. Le revival est une manière aussi en politique culturelle de mettre en avant le meilleur de la décennie 80, mais aussi de pérenniser les éditions de ces titres. Captain Tsubasa n’était plus disponible en français avant que je ne décide de le racheter. Considérant la culture du manga en France, cela m’apparaissait incongru de ne pas avoir de version de ce manga. C’est aussi une forme de bilan, donc une page qui se tourne et ouvre vers une autre. C’est une manière également de s’adresser au public actuellement jeune du manga, d’éclairer leur découverte de cette culture en continuant à mettre disponible les anciens titres. Mais c’est très compliqué car au final, et quelle que soit la valeur que vous attachez à un auteur, le public décide véritablement seul de ce qui doit se pérenniser. Donc ça devient un jeu difficile, et surtout, on commence à avoir fait le tour des années 80.



Dans le même ordre d'idée, les éditions Perfect arrivent à la fin d'un premier cycle avec la fin de Dr Slump et prochainement de Kenshin le Vagabond. Quel bilan retenez-vous de ces premières rééditions ? Le label va-t-il être prochainement réactualisé avec de nouveaux titres, en particulier Ranma 1/2 qui a souvent été évoqué ?
Le bilan est satisfaisant sans être convaincant. Sur les 3 Perfects réalisées, nous avons la satisfaction éditoriale. Commercialement parlant c’est certes décevant quand on compare avec les chiffres des autres éditions vendues sur la même période, mais on ne s’attendait pas non plus à des miracles. Par contre le véritable objectif est atteint : celui-ci consistait à mettre en place une belle édition, équilibrée, complète et correcte, à même d’être achetée pendant de longues années. Or le schéma de ventes de ces titres est inverse de celui des tankobon. Plutôt qu’un gros pic de vente à parution d’un volume suivi d’une baisse lente, on n’a pas de pic, mais des ventes étalées dans le temps, et en progression lente mais stable. Tout se passe donc correctement, même si on avait espéré de plus amples résultats financiers nous permettant de financer d’autres projets. Cette ligne va donc bien entendu connaitre d’autres titres, mais de manière prudente, et l’un après l’autre. Vous en saurez sans doute plus d’ici à janvier prochain. J’ai déjà évoqué Ranma ½. Au-delà de la volonté et de la négociation, la réalisation est un autre degré de complexité, qui touche à la création de l’auteure. Le dossier est donc encore loin d’être terminé, la complexité de la réalisation étant à la hauteur de l’amplitude du projet. Ayant commis l’erreur de parler de ce titre, j’ai créé une forte impatience dans le lectorat qui n’est pas réaliste au vu de la temporalité du projet. Je préfère maintenant ne pas dévoiler mes plans à moyen et long termes, afin de ne pas créer de frustration chez ceux pour qui « ça n’arrive pas assez vite ».



Le devenir d'un autre label nous inquiète un peu plus : le Vintage. Bien que le Voyage de Ryu et Ashita no Joe soient arrivés à terme, la collection semble en difficulté. Comment envisagez-vous l'avenir de ce label ? Avez-vous envisagé d'autres stratégies, d'autres cibles, pour pérenniser cette collection ?
Le Voyage de Ryu et Ashita no Joe sont arrivés à terme car tous nos manga sont publiés à terme. Les titres Vintage n’ont pas de raison d’avoir un traitement différent. Cyborg 009 arrivera au bout de sa parution, comme les autres, il n’a jamais été question d’autre chose. Nous faisions du Vintage avant la création de cette collection (Golgo 13, Baptism, L’école emportée…), nous en proposerons d’autres. Inutile de demander quand quoi et combien, on restera conscient avant tout d’un marché en baisse constante, d’une zone éditoriale, le classique, reniée, où même un titre comme Ashita no joe ne séduit pas les lecteurs. Nous avons une liste de titres à travailler, nous les étudierons un a un, dans un schéma éditorial le plus proche possible du one shot, le plus loin possible de la série.



En parallèle, un ovni atterrira prochainement chez Glénat : l'intriguant 2001 Night Stories, avec une édition très luxueuse mais au prix très élevé, le fermant aux lecteurs mois fortunés. A qui destinez-vous cette série, et pourquoi avez-vous fait ce choix de support ?
2001 est un cas en effet. Une tentative, un essai. Il part de plusieurs constats. D’une part, je désirai absolument éditer Hoshino; le Trou Bleu chez Casterman m’a durablement marqué jadis; et plus que tout, je voulais éditer 2001, que j’ai acheté il y a longtemps en anglais. C‘est un peu comme Ashita, il y a un moment où vous vous dites qu’on ne peut tolérer plus longtemps l’absence d’un titre pareil sur le marché français, et qu’il vous faut l’éditer, coûte que coûte et que ce n’est pas tant une question financière, même s’il faut demeurer vigilant sur ce point pour pouvoir aller au bout de l’aventure. D’autre part, je m’interroge depuis longtemps sur le fait que la BD a toujours su proposer des ouvrages en tirage luxe, en coffret, numéroté, signé, avec du goodies exclusif dedans etc etc, mais que le manga n’avait jamais proposé ce type de produit : cher, certes, mais très hautement qualitatif, avec un aspect collector associé. Enfin, l’idée de proposer un one shot pour un titre de 1500 pages rentrait dans le constat fait ci-dessus que sur certains titres un one shot est mieux qu’une série. Associant ces 3 réflexions, le projet est né. Une part des lecteurs de manga ainsi qu’une part des lecteurs de BD seront intéressés par l’œuvre, une autre part bien entendu également des collectionneurs compulsifs.


Ces dernières années, votre maison d'édition est également partie vers différents registres, notamment le manga pour enfants (Glénat Kids, P'tit Glénat, Suki Suki), mais qui reste encore très limité en nombre de titres, Chi - une vie de chat restant la seule série en cours. Les expériences sur ces labels seront-elles poursuivies ?
De même, Glénat a misé sur l'édition de romans, qui ont eu des débuts difficiles. Que pouvez-vous nous dire sur cette collection ?
Les titres pour les enfants doivent-ils se poursuivre ? Bien entendu ! Depuis toujours une génération passe après une autre. Depuis toujours, la grande question éditoriale est de préparer la génération à venir. Il serait aberrant de se priver de ce type de développement. Ceci dit il serait tout aussi aberrant de lancer des dizaines de titres alors que le marché est en formation. C’est le même principe que pour le roman. Nous avons choisi de développer ces labels car nous pensons qu’ils ont un potentiel, reste à trouver la bonne formule, on ne tombe pas directement dessus, le public lui-même à souvent besoin d’un temps pour déterminer exactement ce qu’il désire. On fait des propositions, on regarde les résultats, on recadre la stratégie, on teste à nouveaux. Quant aux romans, les volumes suivants de Taitei no Ken, Skycrawlers et Toshokan Senso continuent de paraitre. Un volume par an ne me semble pas un délai délirant aux vu des habitudes du marché du roman (où on est plutôt à deux ans de délai minimum), et le second mouvement de la collection roman verra le jour en septembre 2012 avec un roman de D.Gray-man et un roman de One Piece. Difficile donc de considérer que la situation du roman est bloquée, même si, comme pour KIDS et pour les mêmes raisons, rien ne sert d’arroser les libraires de tout et n’importe quoi.



Alors que nous venons d'évoquer toute la diversité du catalogue Glénat, quelle piste est pour vous la plus intéressante aujourd'hui ? Allez-vous vous concentrer sur le public avide de valeurs sûres (One Piece, Bleach) ou vous intéresser d'avantage sur l'une des ouvertures déjà entamées (le lectorat adulte, les tout-petits) ?
Et bien, je ne vois pas pourquoi je devrai choisir. Je vais faire comme précédemment, continuer à pousser chaque partie du catalogue à hauteur de l’évolution de son potentiel, continuer le renforcement shonen en boostant nos nombreuses séries dans ce genre / poursuivre le développement seinen, toujours sur une base populaire typée young seinen à même de séduire un plus large public / affirmer le redéploiement du shojo (où depuis 2006 nous avons lancé une dizaine de nouveaux titres) /permettre l’émergence d’une nouvelle génération (KIDS) / ouvrir le champ éditorial du fan de manga, avec les romans, mais aussi tous les développements Art book, guide books, etc…/ pérenniser une culture en éditant les classiques fondateurs….. et continuer à trouver d’autres idées, d’autres lignes à développer, via une compréhension encore plus accrue des demandes du public français, chercher des projets, étonner, surprendre, tenter, rater parfois, réussir parfois.


Récemment, les éditions Shueisha et Shogakukan ont annoncé qu'elles donneraient la primauté à Kazé Manga, leur filiale française, pour l'obtention des droits de leur séries en France. Quelques mots à ce sujet ?
D'un point de vue éditorial, cette décision était attendue par les différents acteurs du marché, et ne me surprend donc pas. Qu'une maison mère confie en priorité ses licences à l'une de ses filiales est un acte plutôt normal. De plus, les responsables des éditions Shueisha n'ont jamais caché leur envie de "conquérir" le marché français. Là on ça devient plus compliqué, c'est lorsque Kazé Manga devient désormais prioritaire dans le cadre d'un développement d'une licence qui est déjà travaillée par un autre éditeur français. C'est à dire que le nombre d'interlocuteurs est démultiplié. Ainsi, les futurs développements de licence pour des mangas Shueisha comme Naruto avec Rock Lee ou One Piece avec Chopperman, ont été attribués, donc, à Kazé Manga. Nous devrons travailler encore plus afin d’être sûr que nos stratégies puissent être similaires et ne pas se cannibaliser. Je considère qu'il est plus efficace de travailler sur une licence quand on concentre l'ensemble des éléments de cette licence (par éléments, Stéphane Ferrand veut dire mangas, artbook, guide book etc... ndlr). Ainsi on gère mieux le rythme, l’alternance, la complémentarité entre les éléments. Et puis il est vrai qu’au vu des importants efforts que nous avons réalisés pour développer One Piece, on aurait apprécié de pouvoir travailler Chopperman dans notre collection KIDS, et poursuivre nous même ce type de développement de la licence, suivant le plan que nous avions soumis à Shueisha il y a un an et demi. Il s’agira donc de faire la même chose, mais avec un interlocuteur de plus. Je ne suis pas défaitiste car le cas est similaire en ce qui concerne l’exploitation numérique, où nous travaillons en très bon équilibre avec Shueisha/Docomo, de même, notre récente collaboration avec Kaze sur Shonen Heroes, certes sur deux licences différentes (Toriko et One Piece), s’est très bien déroulée.


Comment, à l'heure actuelle, percevez-vous le marché du manga en France ?
Je n'envisage pas 2012 comme une année grandiose, pour des raisons diverses et variées liées à la conjoncture et au comportement des lecteurs de manga. J'espère qu'à partir de 2013, le marché connaîtra un rebond, car si, comme on le dit souvent, il n’y a pas actuellement de "bombe" aussi fédératrice qu’un One Piece ou un Naruto, il reste quand même un nombre impressionnant d’excellents titres à fortes ventes et qui peuvent tout a fait séduire le public français. Pour vous donner un regard sur nos nouveaux titres Glenat de 2013 (mais sans tout dévoiler non plus ce ne serait pas drôle), vous y trouverez... des guitares électriques, de l’escalade, des vaisseaux spatiaux, un second coffret d’exception à un prix très abordable, un bout de pomme, un monde virtuel, les premiers pas d’une jeune fille dans le monde du spectacle, et bien d’autres choses actuellement en discussion !

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